Tant pis. C’est peut-être mieux comme ça. Après tout, ce n’était pas prévu, ce déchirement supplémentaire. Je dirais même plus, c’est une mauvaise idée, et c’est un mal pour un bien qu’elle ne soit pas là à temps. Je recommence à dramatiser la situation, je dois vraiment être mordu d’elle. C’est sur cette pensée un peu étrange que j’avance d’un pas, avant qu’un aboiement familier n’arrête de suite ma jambe. Robert ? C’est bien lui, gigotant comme un cochon entre l’un des bras de Marjorie. Marjorie ? C’est bien elle également, en noir et rouge, avec la classe qui était sienne. Elle arrive à me tendre un café, je me demande comment elle a pu faire avec ce qu’elle trimballait avec elle. Elle a du mal à finir sa phrase, j’eus un grand sourire car je voyais la situation de l’angle opposé. La voir une dernière fois était comme un dernier souffle avant l’apnée, nécessaire. « Ce n’est pas important… merci.» Ces cinq syllabes en disaient bien plus, pas besoin d’en faire un roman. Je jette un coup d’œil à l’heure sur une pendule de la gare. « Il me reste deux minutes…je suis vraiment content de te voir. » Bob gigotait encore plus, surement jaloux que l’attention ne se pose que sur elle. Alors elle le lâche et il se rue dans mes jambes, se colle à moi. « Mais oui, toi aussi… » Mes mots le calme (un peu), Marjorie lui donne un tout petit coup sur la laisse et il revient dans ses jambes à elle. Je lève un sourcil, agréablement surpris. « Et bien, il t’écoute, je vois que je ne l’ai pas laissé à n’importe qui, ça me rassure… » Ajoutais-je sur un ton amusé. J’essaie de ne pas penser au temps qu’il nous reste ni au contrôleur qui passe juste à côté de moi l’air paniqué. Après tout il nous restait…cinq minutes, me disais-je après avoir craqué.
La mélancolie s’éprend de moi alors qu’il m’annonce qu’il ne nous reste que deux minutes à nous voir. Je doute de moi-même, ai-je bien fait de venir? N’était-ce pas une souffrance que devoir son tgv s’éloigner pendant que je tenterai de contenir la saucisse qui se débattait sous mon aile. Je le dépose à terre, tente de cacher mon trouble. Robert fonce dans les jambes de Stéphane et pour ne pas le troubler plus, je tire la laisse contre moi, le regard baissé. L’émotion semble être passée pour le moment, alors je relève mon visage, avec un grand sourire qui l’illumine. “Il semblerait que je sois douée pour ça.” M’amusai-je, tentant de tirer un trait sur cette atmosphère moribonde. Je lui tends son café qu’il accepte. Il ne sera plus très bon, mais j’espère qu’il comprendra que c’était l’intention qui compte. Je voulais simplement ne pas venir les mains vides, et un bouquet de fleurs aurait été encombrant, en plus d’avoir la possibilité de faner dans le train. Et puis c’est à une femme qu’on offre des fleurs, pas un homme. “Tu vas me manquer.” lançai-je simplement, en faisant abstraction du fait que je venais enfin de le tutoyer. J’espère qu’il n’allait pas faire de remarques à ce sujet. Avant qu’il ne puisse me répondre, j’avançai mon visage vers le sien et déposai mes lèvres sur les siennes. Je fis mon possible pour que l’intensité de mon baiser dépasse celle d’hier, qu’il comprenne que je n’allais pas le lâcher et que si je pouvais le retenir, je ne m’en priverais pas. Je quitte à regret le palais des délices en posant mes paumes sur son torse. “Fais bon voyage.” chuchotai-je, en espérant qu’il ne remarque pas la brillance de mes yeux.
Mais avant cela, j’ai besoin d’une douche. Sous l’eau bouillante, je repense à sa dernière réponse et j’anticipe le moment où sa voix glissera à nouveau sur mes tympans, un jour plus tard. Je me maudis, le pommeau de douche dans la bouche, d’être aussi dramatique. Je n’avais pas senti ce manque depuis longtemps. A vrai dire, il ne m’avait pas manqué, mais elle, terriblement, malgré moi qui voulait redevenir « normal ». Mes habitudes matinales sont bouleversées. Une fois enfilé un t-shirt à manche longues Nudie Jeans sur un manche courtes, ainsi qu’un jean bleu foncé de la même marque, je me posais devant la niche de Bob. Vide. Je n’ai personne à balader à part mes pensées. Tant pis, je mange des céréales et glande devant la télé. Il est presque l’heure de partir, alors je vérifie que j’ai tout en stock avant de fermer la porte…et la fenêtre –et les volets, enfin tout quoi ! Je prends finalement un taxi, l’odeur du métro souterrain m’écœurant rien que d’y penser, qui m’emmène jusqu’à la Gare de Lyon. Il n’est que huit heures alors je traine ma grosse valise jusqu’à un café où je tente de me requinquer sans trop penser à elle. Je choisis quelques magazines au Relay pour m’accompagner durant ce long voyage. Huit heures et demi, mon train est affiché, je glisse, roule jusqu’à la bonne voie après avoir composté mon billet aller. Mon portable vibre, je galère pour me poser sur le quai sans gêner les autres passagers qui me fonçaient dedans. Il faut croire qu’il y aura du monde cette année encore, à Cannes. Son sms m’intrigue, alors je lève un sourcil en tentant de ne pas paniquer. Etions-nous censé se voir avant mon départ ? Je lui indique la bonne voie par message et imagine tous les scenarios possibles dans ma tête. Je n’ose pas lui poser la question alors espère qu’elle apparaitra avant que le TGV ne ferme ses portes. Je regarde ma montre, anxieux, vissé devant ma voiture. Huit heures quarante et toujours rien. Les contrôleurs de la SNCF me tournent autour, ce qui accentuait mon anxiété. Son message ne voulait dire qu’une chose, j’allais la voir avant de partir. Encore fallait-il qu’elle arrive à temps…
Enfin à Bastille. Le trafic est presque bouché, j’aurais certainement fait plus vite d’y aller en métro. Ou pas. Rappelons nous tous les inconvénients que je pouvais avoir à prendre le métro. Le téléphone sonne, j’ai une réponse, Robert aboie. Le chauffeur ne l’a pas entendu, le chauffeur ne m’adresse pas un regard, le chauffeur s’en fout. Bien. Néanmoins je suis anxieuse, mes doigts font heurter de façon régulière mon mobile contre mon genou gauche, mon regard s’affole, à droite, à gauche, puis sur l’heure près du compteur. Je ne veux pas faire attention à la radio qui m’énonce l’heure toutes les cinq minutes, qui joue avec mes nerfs en annonçant des réclames pour des supermarchés bien connus ou pour un journal que je devrais acheter ce week-end. Je vois le bout de la gare et range mon téléphone. J’avais complètement oublié de répondre à Stéphane, tant pis. Je suis encombrée donc je coince un billet de cinquante euros entre mes lèvres, tentant de m’organiser. Si je prends Robert sous un bras, mon sac sur l’autre, et les cafés avec cette main, je devrais pouvoir me débrouiller. Je lâche le billet sur le siège avant, sans même dire merci, et me sauve avant même d’être arrivée devant la gare. Je cours, pas trop vite non plus, et arrive avant le taxi devant la station. Je ne prend pas le temps de reprendre mon souffle et tente de me repérer dans le hall. Heureusement que le chien n’est pas lourd. Enfin je repère Stéphane qui dépassait la foule d’une bonne tête. Il allait monter dans le train, je m’en voulais de ne pas m’y être prise plutôt, alors que pourtant, j’étais levée certainement avant lui. Je m’approche et ralentis la cadence. J’aurais voulu toucher son bras mais j’avais les mains prises. Alors j’allais me planter devant lui pendant que le chien tentait de s’échapper. C’est lui qui se chargea d’interpeller son maître pendant que j’inspirai avant de mourir. “Il est trop tard pour prendre un petit déjeuner.” soufflai-je, en montrant son café que je lui avais acheté un peu plus tôt. “Je suis désolée, il doit être froid, tiède avec un peu de chance.” m’expliquai-je, avec mon plus beau sourire. Le rythme des battements de mon coeur ne voulait pas déceler, mais je crois que ça n’avait plus rien à voir avec ma course effrénée.
Ses dents ripent sur sa lèvre inférieure pour me vouvoyer une dernière fois. J’eus envie de rire jaune car ce « vous » avait un gout particulier, il ne sonnait plus comme avant, comme si je savais au fond de moi que je n’y aurais plus jamais le droit. Mais mon visage est triste. Comment aurait-il pu en être autrement ? Je ne m’exprime que par monosyllabe, comme bloqué. Elle comprend et repousse ses cheveux en arrière avec la délicatesse qui était sienne avant de descendre les escaliers. Je crois que ce n’est qu’une fois dans le hall de l’immeuble que Bob commença à comprendre ce qui était en train de se passer car il couinait de façon assez désagréable et déchirante à la fois. Je sors de la propriété et la regarde s’éloigner, les bras ballants. Elle finit par atteindre la fin de la rue de Nancy. Le sol s’écroule sous mes pieds, je suis seul au monde, le soleil semblait me taper sur la tête jusqu’à faire trembler l’air qui m’entourait. Ou peut-être était-ce l’émotion de la séparation qui était remontée jusqu’à mes pauvres iris traumatisées. Elle disparut au loin, comme un mirage en plein désert. Je réprimais un long soupir, avala une fois pour toute cette maudite boule qui hantait ma gorge et me fis une raison. Je remonte lentement les escaliers, dessinant déjà les traits de son visage dans mon esprit. Je restais de longues minutes adossé à ma porte d’entrée, revivant ces derniers instants au ralenti en un clignement de paupières. La réalité me rattrapa, comme elle le fait si bien. J’allais ouvrir ma valise pour y installer mes affaires pour les deux semaines à venir. En marchant vers le salon, j’aperçois la bouteille de coca à peine terminée encore fraiche, gisant sur la table basse. Je soupire à nouveau et m’affale sur le canapé. Je me saisis de la bouteille en verre et la tend à l’envers au dessus de ma bouche jusqu’à faire glisser l’ultime goutte sur mon palais. Je peux encore voir la trace de ses lèvres sur le verre. J’hésite et fixe l’objet pour finalement le reposer sur la table. Je m’allonge et ferme les yeux, priant pour que la bouteille disparaisse pendant que ma vue se perd. Finalement je reste ainsi pendant une heure ou deux avant d’écouter du Radiohead pour mieux coller avec ce qui se tramait en moi. Je passai la nuit sur le sofa, un coussin sur le visage. (…) Le tremblement de mon portable sur le parquet me fit sursauter. Il est sept heures, et la bouteille de coca-cola est toujours là. Marjorie est dans mes pensées et sur mon écran tactile, les siennes s’affichèrent. J’eus un rictus, car de réveil je n’avais pas eu la bon sens d’enclencher, et en quelque sorte, elle venait de m’empêcher de rater mon train. Quand la seule chose à laquelle je pense c’est de ne pas quitter cette ville. Ironie du sort, quand tu nous tiens. « Huit heures quarante neuf, ne te souviens-tu pas ? J’aurai besoin de ta compagnie durant ce voyage, pour sur… » Réussis-je à taper malgré mon mal de crâne et ma tête dans le cul. En attendant impatiemment sa réponse, je me dis que j’ai le temps d’enfiler une paire de lunettes et d’aller à la Gare de Lyon sans stresser. Seul le métro me séparait de mon train à grande vitesse.
Les cheveux encore gonflés d’hier, la mine radieuse grâce à des amis comme Yves Saint-Laurent, je m’observais dans le miroir en attendant une réponse à mon sms. Si ça trouve, je le réveillais. Les fenêtres étaient ouvertes et Robert me regardait de loin, enfin je supposais. Sa limousine était tournée vers moi, ou peut-être mon bol de céréales sur la table de nuit, je ne pouvais pas être sûre. J’étais fière de moi jusqu’à maintenant, en ce qui concernait la garde de l’animal. Je l’avais sorti hier soir. Je l’avais nourri. Il avait tenté de dormir sur mon lit, mais je l’ai vite remis par terre. Non pas que je ne sois maniaque, mais je ne voulais pas de poils de chiens sur ma couette. Il avait dormi sous la fenêtre, en boule, comme s’il était tout triste. Mais il n’en était rien. Depuis ce matin, il avait le sourire à la gueule, avait inspecté tout l’appartement sans y faire pipi partout, et s’était posé là, dans l’encadrement de la porte, et me regardais depuis un quart d’heure. Toute ma garde-robe avait atterri sur mon lit. Je ne savais pas quoi mettre. J’allais voir Stéphane pendant cinq minutes, et pourtant j’hésitais énormément. Finalement, j’avais opté pour un pantalon capris noir, avec des poches sur le côté. Un t-shirt gris Jcrew et une veste noire IRO en laine d’agneau. Il faisait encore froid à cette heure-ci. Mes pieds étaient emballés dans des ballerines rouges Chloé, c’était la première fois que je les portais. Mon téléphone vibra à côté du bol. J’eu un sursaut. Il ne fallait pas que je laisse l’appareil à côté du bol, c’était un coup à me retrouver avec des special k aux fruits rouges sur la moquette immaculée. Je savais l’heure, mais je voulais faire comme si je ne la savais pas. Accro déjà? Il aurait pu me dire son siège et sa voiture, je les aurais retenu aussi. “Je serais prête alors, pour entretenir une conversation pas ennuyeuse du tout (a).” Répondis-je, en hésitant soigneusement de ne pas utiliser de pronoms. Le temps ne passaient toujours pas. Alors j’allais sortir le Robert une fois mon petit déjeuner terminé. Je remontais jusqu’au jardin Villemin. J’appelais un taxi lorsqu’il fut l’heure de se rendre à la gare. J’avais prévu large à cause de la circulation. Chez Antoine et Lily, je pris un Chaï Latte pour moi, et Latte Machiatto pour Stéphane, le tout à emporter. Il était maintenant huit heures trente et je craignais de ne pas être à l’heure. Nous n’étions même pas à Bastille. “Sur quel quai est le train?” demandai-je alors par sms, en espérant pouvoir toujours le rejoindre.
Le sentiment de résignation est pesant, flotte dans l’air de la pièce pourtant bien aérée. Je me lève quand elle me le suggère, acceptant mon sort, patient. Si stoïque que je n’attends pas le baiser ravageur qu’elle m’offre pourtant. Je n’en avais pas besoin d’autant pour me souvenir d’elle durant notre séparation, mais je bénissais le gout de ses lèvres que je regretterai dans mes longues nuits à venir. Je n’ai pas le temps ni la force de la remercier à mon tour, pour le bien être qu’elle avait su m’offrir durant cette courte période printanière qui d’habitude, fait bourgeonner mes doutes les plus coriaces. Un rayon de soleil, c’est comme ça que je percevrais son prénom, les traits de son visage, quand je tenterais vainement de recréer nos moments passés ensemble, seul dans ma chambre cannoise. Elle prend son sac et je m’efface, m’enfuis dans la cuisine. Je rassemble le strict nécessaire au bon vivre de bon bien aimé canidé à limousine faciale. Je vais pour la rejoindre mais elle apparait devant moi comme une brise en plein visage. Je souris à son observation pleine de vérité, si on en croyait la tronche de Bob, caché derrière les chevilles de Marjorie. « Je n’en doutais pas une seconde… » Fis-je remarquer, le ton pondéré. Je glisse, les pousse virtuellement à rejoindre l’entrée en ondulant mon buste vers l’avant. Après un silence de circonstance, le moment ressemblait à une scène d’adieux. « Bon, et bien, il faut croire que c’est le moment de se quitter… » Dis-je à elle, puis au chien, d’un regard doux et triste. « Ah…n’oublie pas sa laisse… » Me corrigeais-je, en lui tendant finalement l’objet. « Calme… » Lançais-je de façon amusée à Bob, qui s‘excitait déjà d’une éventuelle promenade, ce que signifiait ce long bout de cuir ficelé. Je lève enfin le regard sur celui de Marjorie, c’était le moment de se dire au revoir.
Voilà, c’est la fin. Je prends la laisse, il me laisse l’attacher au cou de l’animal. Je me relève et redessine les contours de sa mâchoire avec le bout de mes doigts, tout en plongeant mon regard dans le sien. Le doux musc ambré de son parfum parvient à mes narines, et mes lèvres s’étirent. Une dernière fois je dépose ma bouche sur la sienne, observe tous les recoins de son visage pour ne pas l’oublier, pour m’en souvenir du mieux possible pendant cette semaine. “Vous reviendrez vendredi?” m’enquis-je, mais la réponse est vague. Je ne lui en veux pas, il ne peut pas savoir à l’avance comment il va s’organiser. Il m’accompagne jusqu’en bas, et nos regards de ne quittent pas une seconde alors que je reprends la rue de Nancy. Il faut bien que j’avance alors je tourne finalement le boulevard Magenta, à contre-coeur, je ne peux pas le cacher. Je sens ma gorge se serrer, j’en devine facilement la raison. Je suis perdue dans mes pensées, dans mes scénarios hypothétiques. J’aurais voulu rester, mais je n’avais pas envie de le regretter. Heureusement qu’il y avait encore demain, ce n’était pas réellement la fin. Nous allons être séparés quatre jours, moins que la semaine dernière. Et pourtant, c’est toujours énorme dans le début d’une relation. Mais jamais encore je n’avais ressenti cela. Je suis rarement romantique, enfin cela dépend de la personne en face. Disons que je n’ai pas souvent été amoureuse. Je me retrouve à République, j’ai oublié de tourner à la rue de Lancy. Tant pis, je vais prendre la rue du faubourg. Les gens sortent d’un cinéma, des journalistes. Je les reconnais maintenant, j’en ai vu des dizaines ces deux dernières années. Personne ne daigne me laisser passer, personne ne me reconnait, cachée sous mes grosses lunettes. Sauf un. Eric, le Monsieur Cinéma, me reconnait et prononce mon nom, de façon surprise. Il ne s’attendait pas à me voir ici. Il jette un regard intrigué à Robert, je lui explique maladroitement que je fais du dog-sitting cette semaine. Nous parlons, beaucoup, finissons par prendre un verre au Gibus, juste à côté. Il me promet de me rappeler lorsque nous nous quittons, de dîner avec moi un soir. Je rentre, à nouveau seule mais accompagnée cette fois-ci, d’une bête à quatre pattes, le premier être humain à rentrer dans cette appartement grand et vide, où je ne me sens pas à mon aise. La soirée est longue, je dors mal, je ne ferme pas l’oeil de la nuit ou presque. J’ai tellement hâte d’être à demain. “A quand est le train?” redemandai-je par texto dès sept heures, alors que j’étais déjà prête depuis une heure.
Ne jamais dire jamais. La réalité est une fourbe arnaque, cachée sous un sentiment d’éternité qui meure en même temps que mes derniers espoirs. Le silence se brise en même temps que cette boule qui fit place à un gout amer au fond de ma gorge. Elle casse mon utopie. Heureusement qu’elle n’est que fictive, que je ne fais que feindre l’espoir pour mieux jouer le désespoir. Acteur raté, c’est ma destinée. Je baisse les yeux qui disent « Je le sais… » Avant d’être attirés contre leur gré par la porte d’entrée. Je me retiens de grogner contre cet insignifiant détail. Encore plus devant un énième vouvoiement qui me brulait d’envie de lui crier mon insatisfaction, heureusement retenu par ma légendaire lâcheté. Je viens d’avaler sa langue, de toucher son intime et elle ne daigne toujours pas faire preuve d’un tant soit peu de reconnaissance, d’un seul signe de connivence. Je prends mon mal en patience, habitué maintenant à ronger le frein, à attendre mon heure. Elle me lance une suggestion que j’accepte d’un hochement de tête. « Pourquoi pas ? Après tout j’ai aussi de vraies plantes… » Disais-je seulement, suggérant par là que j’avais besoin d’une aide durant mon absence et qu’elle avait touché juste. Il était tôt mais il me semblait avoir assez vu en elle pour lui laisser ma clé. Et si je reviens les bras ballants et la porte cassée devant un appartement vide, c’est que la vie m’aura appris une énième leçon. Mais quelque chose en moi en doute. « Je compte sur toi alors… » J’aurais aimé conclure ce sujet et oublier les mots pour revenir à ce que l’on faisait de mieux : se découvrir. Je l’embrasse mais la fougue n’était plus entièrement là. La fin de cette entrevue était proche.
Je m’en voulais. J’avais bien senti la tristesse dans sa voix et dans son regard. Il devait me prendre pour une Cruella sans âme qui piétinait son coeur sans scrupules. Ça plus mon jeu de le vouvoyer, s’il ne me détestait pas déjà, c’était pour bientôt. Néanmoins il acceptait de me laisser ses clés, il avait donc confiance en moi. Il m’avait déjà confié son chien, mais peut-être n’avait-il pas oser reculer? Je me posais trop de questions, ce qui n’était habituellement pas mon cas. Je cherchai certainement trop à lui plaire. Il m’embrasse alors, encore une fois, mais il est plus tendre que tout à l’heure, plus mou aussi. Je ne dis rien, je ne me plains pas. Je suis la cause de tout ça, alors je n’avais aucun droit de chipoter. “Je ferais de mon mieux.” assurai-je alors, en tentant de réprimer cette grimace résignée qui tentait de se faire une place sur mes lèvres. Je me levai, en tendant ma main pour qu’il se lève à son tour. “Merci pour le coca.” murmurai-je, en m’approchant de son visage. C’était à mon tour de dévorer ses lèvres et sa bouche, de lui donner un peut-être dernier baiser dont il pouvait se souvenir toute cette semaine loin d’ici. Je récupérai mon sac sur le canapé et m’apprêtai à partir, en allant réveiller de moi-même le chien. Je commençai à m’y faire. “Toi, tu vas venir avec moi.” lui dis-je, en caressant le haut de son crâne, de manière plus à l’aise que tout à l’heure. Je ne sais pas s’il m’avait entendu, puisqu’il était apparemment sourd, mais il se frotta tout de même à moi, plongeant sa tête bizarre entre mes genoux, comme s’il cherchait des caresses. Alors je flattai ses épaules, et il semblait s’en accommoder. Il me suivait déjà à la trace lorsque je rejoignis Stéphane dans la cuisine. Il me tendit un sac avec les affaires du canidé. “Robert et moi sommes déjà copains.” claironnai-je, avec beaucoup d’entrain pour lui faire retrouver un sourire.
Par chance, elle ne saisit pas ma malice. Parler de tout mais surtout de rien, pour ne pas parler de ce qui me hantait réellement. Elle n’avait pas capté mon regard brulant sur sa peau, mes pensées qui allaient en pures contradictions avec mes paroles, plus censées, plus ancrées dans la putain de réalité qui était la notre. Elle me rassure, et sentir le poids de sa tête sur mes épaules était aussi apaisant que ses mots eux-mêmes. Je soupire, pose une main sur sa cuisse, collant mes cheveux aux siens. Je n’ai rien envie d’ajouter au silence qui en disait déjà long. Par peur de faire grossir la boule coincée dans le creux de ma trachée. Je ferme les yeux, cette seconde dure des heures mais il est déjà temps de rouvrir les paupières. Ne pas reparler de la triste fatalité, saisir le présent, comme il vient, avant qu’il ne s’en aille. Je prends sa main, serre ses doigts entre les miens. Je lui adresse un sourire et plante mon regard dans le sien. Si elle ne comprend pas celui-ci, je ne sais plus quoi faire. De toute façon, ce n’était pas l’essentiel. Ce qui importait c’était moi, et elle, ici, maintenant. Je colle mes lèvres aux siennes, ma langue envoie un message qu’il était dur d’éviter. Je ne m’arrête pas mes mouvements, mes yeux sombrent à nouveau dans le noir absolu. Cette minute dure un siècle, je me noie dans ce fleuve sensoriel, ce palais fruité, ces joues incandescentes qui firent glisser mes phalanges sous son t-shirt. Les mots ne sont plus une solution, ils ne sont que futiles à côté de mon désir brulant que suggérait ma langue caressant la sienne. Nos bouches ardentes se séparent l’espace d’un instant. Je prends le temps de ranger une mèche derrière son oreille, et de lire dans ses yeux de panthère. « Si seulement… » Susurrais-je dans le vent. Son regard priait le silence. La réalité n’était plus qu’un mirage, qu’un horizon lointain, qu’un point dans le ciel qu’on ne regarde même plus. Je l’embrasse à nouveau, à court de paroles, pour toujours, à jamais…
Je relève ma tête et nous nous faisons à nouveau face. Je sens ses doigts glisser sur ma joue, sur mon oreille, et je réprime un frisson. Mon coeur s’emballe, je ne fais rien pour le calmer. Cela faisait très longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi sereine. Je ne sais pas quelle était la destination au bout du chemin qu’on empruntait, et à vrai dire, j’aimais être dans l’inconnu. Mes doigts s’enfoncèrent dans sa crinière soyeuse et assaisonnée (a), alors qu’il m’embrasse à nouveau. Je m’en voulais de vouloir cette pause dans cette histoire à peine entamée. J’avais besoin d’être sûre de moi, même si j’étais dans le flou le plus total. Je ne veux pas douter de moi-même, il fallait que je réfléchisse, que je prenne le plus grand plaisir et le plus grand désir à le retrouver lorsqu’il reviendra. “Je ne veux pas partir.” murmurai-je lorsque nos visages se séparèrent. “Mais il le faut.” Je soupirai fortement, qu’il comprenne que j’étais sincère. Je jetai un regard à l’entrée, et remarquai le sac de croquettes qu’il avait posé là quelques minutes plus tôt. Le chien me revient à l’esprit, j’avais oublié pendant que j’étais dans ses bras. Mon envie de le tutoyer était énorme, mais je ne voulais pas que ça tombe comme un cheveux sur la soupe. “Ne serait-il pas préférable que vous ne me donniez que la quantité de croquettes nécessaires? Je me vois mal porter un sac de cette taille. J’habite au quatrième étage.” Je tentai d’alléger l’atmosphère avec un rire léger, peu convaincu que cela ait marché. Le vouvoiement faisait office de jeu maintenant. Cela devait certainement l’agacer, et moi, cela m’amusait. Il devait être patient, supporter cela jusqu’à demain. “A moins que…” commençai-je, pensive. “Je pourrais revenir en reprendre ici lorsque je serais à court. Et je pourrais en profiter pour arroser vos plantes en plastique. Et relever votre courrier. Et vous débarrasser des choses périssables dans votre frigo.” Insistai-je encore, relevant un sourcil d’un signe de défi.
“Ah, non,…mais ce n’est pas bête, c’est vrai que c’était bon ce truc là…” Dis-je tout seul en regardant le plafond, faisant mine de réfléchir profondément, comme si je pensais à l’avenir de l’humanité ou à quelque chose d’aussi profond. Tout ça avant qu’elle ne réponde à mon inquiétude, très sérieuse, celle-ci. Elle me rassure, ne se moque même pas de moi, ce qui m’apaise encore un peu plus. Elle attrape mon visage et finis le travail. Maintenant que j’étais totalement serein à propos du chien, j’allais devoir comprendre les sous-entendus qu’elle venait de me jeter aux oreilles. “On parle toujours de Bob, dis moi ?…” Répondais-je, guilleret, tout en l’embrassant à mon tour. Elle ne dit rien, se contente de sourire sur mon sourire. Je me pose mieux à ses côtés, sur le canapé, et la laisse boire une gorgée de son coca-cola. Je la regarde, droite et belle et je n’ai qu’une envie, m’allonger sous elle, sa tête posée sur mon torse, et passer la nuit, la semaine, le mois à parler, s’embrasser, faire l’amour, et boire les glaçons de nos verres d’Ice Tea citronné. Mais je n’ai pas le courage. Cannes était au prochain virage et je n’allais pas risquer mon emploi pour une amourette, pensais-je à contre cœur. Alors, lâche, je reviens inlassablement à Robert. “Tu n’as pas grand-chose à faire avec lui, tu sais, il se contente de peu. Lui donner à manger et le sortir au moins deux fois par jour…Il aime bien jouer au parc Villemin. Tu pourras l’emmener là-bas, ça te fera une raison de plus pour penser à moi durant mon absence.” Comment tuer l’ambiance en deux leçons.
Je fronce les sourcils. Pour une fois que je n’avais rien sous-entendu, le voilà qu’il en voyait des cachés dans ma phrase. Un tout petit rire naquit au bord de mes lèvres alors que je secouais la tête négativement, les yeux fermés. “Oui, du chien, quoi d’autre?” demandai-je, le ton moqueur, l’air étonné lorsque j’ouvris à nouveau les yeux. Mes lèvres restèrent ainsi, ouverte, enjouée, alors que nous nous regardions intensément. Il ajusta sa position assise sur le canapé, alors j’en profitai pour attraper mon verre de coca et le siroter tranquillement. Il m’explique rapidement comment s’occuper du fameux Robert, alors j’écoute attentivement, prends note de tout ce qu’il fallait savoir, et tente de trouver les choses évidentes qu’il ne me disait pas. J’imagine qu’un chien devait boire souvent aussi, le sortir quand il veut faire pipi ou caca. Je ris à nouveau. Penser à lui? “Comme si Robert allait me faire vous oublier pendant cette semaine.” Lançais-je, en tentant de ne pas me perdre dans la syntaxe de ma phrase. “Je sais que c’est triste de se séparer comme ça, mais on se revoit dès samedi. Peut-être même avant si vous revenez dès vendredi après-midi.” Suggérai-je, en tentant de voir le côté positif des choses. Ma tête vint se loger sur son épaule, et je restai ainsi, les yeux fermés, le visage caressé par la brise de l’après-midi, même pas dérangée par les bruits bizarres que faisaient Bob à l’autre bout de la pièce. J’ouvrai de nouveau mes yeux avant de m’endormir. J’avais tendance à m’endormir facilement lorsque je fermai les yeux. Je n’avais pas envie de partir, mais je n’osai pas lui avouer.
Elle caresse le chien aussi bien que ma soeur ne joue au basket. Pour une personne qui se dit adoratrice des animaux et qui se propose de garder le mien, elle avait l’air un peu maladroite. Et puis elle en parle de façon un peu impersonnelle, or Bob était surement l’une des pièces centrales de ma petite vie parisienne. Je lui laisse le bénéfice du doute, même si les signes n’étaient pas bons. “Je te remercie, tu auras peut-être le droit à la suite tout à l’heure…” avais-je dis un peu gauchement puisque elle se plaignait implicitement de l’absence de visite de ma part. Revenons au chien et à ses habitudes alimentaires. “Des croquettes ?” lançais-je pour me moquer d’elle. “Cette bestiole est omnivore, tu peux lui donner ta manche de chemise, il en ferait un bon repas…mais les croquettes lui iront très bien.” ajoutais-je, en ralentissant un peu sur les railleries. Ou presque. Je vais chercher le gros sachet de bouffe pour chien posé derrière sa gamelle, dans la cuisine, et le pose à côté de l’entrée. Je vais me laver les mains et lui amène une canette de coca bien fraîche, accompagnée d’un verre à whisky. Quant à moi, je priais pour que le café que je venais de me verser allait me faire tenir jusqu’à ce soir. En revenant dans la salle principale, je vois le chien repartit dans sa niche, posant à l’envers, les pattes en l’air, attendant surement qu’on vienne lui caresser le ventre. Je m’assied à ses côtés, attendant que ma boisson ne refroidisse. Je me permet une remarque, maintenant que le chien n’est plus à côté -comme si, d’une, il n’était pas sourd, et de deux, c’était un être humain. “Dis, pour le chien, je ne te force pas la main, je peux très bien me débrouiller et faire autrement tu sais, si jamais…cela te met mal à l’aise…” étais-je obligé de dire, comme pour appuyer sur son évidente maladresse avec la limousine de Robert. J’essaie surtout de lui faire comprendre qu’elle pouvait encore faire marche arrière, si tout cela allait trop vite pour elle…
Je ne sais pas si je dois me sentir choquée ou rire de cette proposition aux sous-entendus à peine cachés. Je le prends avec humour et ris de nouveau très fort. Il n’a pas l’air de le prendre mal. Je remarque qu’il fait très bon ici, l’air est frais, grâce aux arbres qui faisaient écran contre le soleil derrière la fenêtre. Voilà que j’ai ma réponse à ma question. Evidemment des croquettes. Mais je ne voulais pas faire quelque chose de stupide, donc je demandais. Mais il avait bien remarqué que je n’était qu’une novice en matière de dog-sitting, et par conséquent, il s’inquiétait pour son chien, ce qui était normal. Robert s’en va se poser dans son panier, sur le dos, les pattes écartées. Je pouffai discrètement et remerciai Stéphane de son attention particulière, c’est à dire, un verre de coca. “Pas de thé au citron?” remarquai-je, alors qu’il s’asseyait à côté de moi. Finalement, il repart sur le sujet du chien, et je me sens un peu mal à l’aise. Pas pour le chien, mais parce qu’il insistait. Je voulais lui rendre service et il n’avait la même envie. Je posai ma main sur la sienne, et le regardai dans les yeux pour le rassurer. “C’est moi qui ai proposé. Je peux le faire. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter.” Et pour finir de le tranquilliser, je m’approchai encore un peu et provoquai un baiser en attrapant ses lèvres avec les miennes. “Il n’y a que me dire ce que je dois faire, et tout ira bien.” conclus-je, en restant toujours prêt de son visage.